Intervention de

Georges-Louis BARTHE, conservateur-restaurateur du Patrimoine, président du GRPA

dans le cadre de la première journée « Le Plâtre et la Couleur – le Plâtre teinté dans la masse » organisée par le GRPA.

Le stuc plâtre ou plus précisément le stuc gypse co­loré est une matière qui offre depuis longtemps nombre de possibilités pour la réintégration sur des matériaux poreux. C’est un produit qui peut être très utile dans le domaine de la restauration des œuvres d’art et des ornements architecturaux car il est réver­sible, sans modification de l’état de conservation ini­tial. Il permet de réaliser des comblements, des re­touches de lacunes de façon très subtile tout en réta­blissant une bonne lisibilité chromatique. Toute­fois, il n’est pas toujours bien considéré, car la mise au point de sa composition et de sa mise en œuvre en milieu aqueux demande une parfaite connais­sance des caractéristiques du support et de son état de conservation. Nous illustrerons ces propos avec la restauration d’un chef d’œuvre décoratif du baroque lorrain en pierre fine, situé dans le chœur de l’abbatiale des Prémontrés à Pont à Mousson. Avant d’exposer le contexte de cette restauration et le rôle majeur joué par le stuc-pierre dans cette opération, il nous est apparu utile dans le cadre de cet exposé, de revenir sur le vocable « stuc ».

Le stuc : un produit, une technique peu valorisée 

 Le stuc pourrait se définir à partir, non de ses consti­tuants, mais de ses techniques de fabrication : c’est donc le mode de préparation et de mise en œuvre qui paraît mieux regrouper, sous l’appellation « stuc » différents produits artistiques situés entre la peinture ornementale et la sculpture sur pierre. Le stuc dé­signe à la fois le produit fini d’une fabrication, par modelage ou moulage, et l’objet qui en résulte, forme que son relief distingue des surfaces enduites ou traitées par la peinture. Grâce à ses possibilités d’accro-chage et à sa légèreté, il s’adapte aux sur­faces planes ou courbes des voûtes et des plafonds. Il partage les procédés de moulage, ainsi que l’aptitude à être retravaillé durablement avant sé­chage. Cet art s’adapte souvent aux ressources et aux traditions locales. Les procédés de fixation du stuc, maintenu par du métal, du cuivre, du bois, ou encore de l’os, démontrent la variété des pratiques, elles-mêmes liées à la diversité des volumes et des supports[1].

Viollet-le-Duc, définit cette technique comme primi­tive, « obtenue par des moyens rapides et peu cou­teux ». Pour Jean Hubert[2] « c’est un produit employé pour décorer à bon compte les églises d’ornement en relief, d’images et même de statues » « bas-reliefs historiés, exécutés rapidement et fort économique­ment au moyen de plâtre, puis décorés de peintures et de pierres incrustées… contrefaçons de la véri­table sculpture en pierre. Il rajoute : « Ces techniques ingénieuses que l’Antiquité avait léguées à la Gaule chrétienne relevaient plutôt de l’Industrie que de l’Art et leur disparition ne laisse aucun regret »…

En 1977, les Recherches de Michel Frizot[3] vont con­tribuer à faire connaître les origines et les spécifi­cités de ce matériau depuis l’Antiquité. Michel Frizot pose la question de la terminologie de l’appellation « Stuc ». Il définit le stuc « comme un décor archi­tectural en relief réalisé avec un matériau plastique généralement blanc, pouvant être coloré par des pigments, travaillé par modelage ou moulage ».

 [1] Christian Sapin, CNRS – Centre d’Etudes Médiévales Saint-Germain d’Auxerre (Yonne).

[2] Jean Hubert, L’art préroman, Paris, éditions d’art et d’histoire, 1938, 202 p.

[3] Michel Frizot, Mortiers et enduits peints antiques. Etude technique et archéologique, Dijon, Centre de recherches sur les techniques gréco-romaines, n° 4, 1975, 351 p.

Le stuc de chaux  – Le stuc à la chaux est utilisé en décor et en sculpture décorative chez les Romains, en Italie surtout à la Renaissance, dans l’art baroque, le rococo allemand, etc. Ainsi le stuc de tradition roaine est fabriqué à partir d’une ou plusieurs couches d’enduit à la chaux pure ou associé à une fine charge de poudre de cal­caire (marbre).

Le stuc de gypse  – A partir du Moyen Age, la composition des stucs se diversifie. Pour des raisons économiques, la charge de poudre de marbre est remplacée par un sable plus ou moins grossier et dans certaines régions, la chaux cède le pas au plâtre lorsqu’il est disponible locale­ment. C’est le stuc de gypse.

Le stuc marbre – Il s’agit d’un enduit composé de marbre blanc pulvé­risé, de chaux éteinte et de craie gâchés dans l’eau, ou de plâtre très fin dissous dans une colle forte, pouvant prendre les nuances colorées de divers marbres, acquérant une grande dureté et un beau poli. C’est une matière servant à effectuer des mou­lages divers, des statues. En gâchant le plâtre avec parfois une dissolution de colle forte, en introduisant ensuite des matières colorées dans la masse lorsqu’elle est encore malléable, et la polissant lors­qu’elle est solide et appliquée sur les objets que l’on veut en recouvrir, on fait un enduit qui imite parfaite­ment le marbre, et qu’on connaît sous le nom de stuc marbre.

Le stuc pierre  – La composition du stuc pierre est légèrement diffé­rente. Le stuc pierre est un mélange de plâtre, de poudre de pierre tamisée et de pigment naturel per­mettant d’obtenir un ton pierre. S’il est bien réalisé, il est difficile de distinguer le stuc de la vraie pierre.  Le stuc pierre est donc utilisé pour donner un aspect comparable à la pierre, sans en avoir les inconvé­nients, notamment le poids. C’est cette matière qui s’est révélée la plus appropriée pour la réintégration des décors intérieurs de l’abbaye des Prémontrés de Pont à Mousson.

La pierre de Sorcy (Euville)[4] choisie par Nicolas Pierson pour son œuvre décorative du chœur de l’abbatiale de Pont à Mousson est un calcaire blanc à grain fin. Pierre gélive, elle ne pouvait être utilisée que pour l’intérieur. Les anciennes nomenclatures précisaient : « pierre propre à la sculpture réputée pour sa blancheur, la finesse de ses pores en même temps que sa solidité, quoique fort tendre et facile à travailler ». La carrière actuelle (groupe Lhoist) sert à la production de chaux.

 Plaquage du décor en pierre – A l’origine, Nicolas Pierson plaque son décor de pierre sculptée sur les murs existants[5] à l’aide de crampons métalliques. Des inserts de marbres roses et gris ponctuent cet ensemble décoratif enrichi par sept tableaux du peintre Lorrain Jean Girardet[6].

[4] Pierre choisie également par le sculpteur Ligier Richier (1500-1567) pour sa finesse et sa blancheur.

[5] Mur existant réalisé par Thomas Mordillac, architecte (vers 1650-1660-1721)

[6] Ces tableaux illustrent des scènes de l’Ancien Testament

Les tragiques bombardements de 1944

Les bombardements de la Seconde Guerre mondiale ont eu des conséquences désastreuses : impacts de projectiles, fracturations, déformations, restaurations anciennes[7] surpeints ayant mal vieillis, altérations climatiques à la suite de la disparition des couver­tures pendant près de vingt années[8]. (Figures 1-2-3).

En 2014, la situation est alarmante[9], une étude préa­lable est demandée par l’abbaye des Prémontrés et la DRAC de Lorraine.[10] (Figures 4-5-6).

Les archives ayant en majorité disparu, l’étude s’est appuyée sur des clichés anciens et un constat ap­profondi effectué sur le terrain, avec un relevé précis des matériaux et de l’état de conservation du support et de la surface. Des analyses (dosage des sels so­lubles)[11] et une stratigraphie des couches picturales ont permis de corroborer les observations faites in situ. Les sels sont principalement des sulfates issus des plâtres dégradés suite aux conditions climatiques d’après-guerre.

Toutes les couches de peintures et bronzines qui empâtent les décors sont des surpeints des restaura­tions successives. (Figures 7-8-9).

A l’origine la pierre choisie pour sa blancheur, sa fi­nesse d’exécution, était présentée nue, ponctuée par la coloration des marbres et la polychromie des tableaux.

[7] Après la révolution les marbres sont « arrachés » et les tableaux sont vendus. Le petit séminaire occupe l’abbaye du début du XIXe siècle jusqu’en 1905, date de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. De nombreuses restaurations au plâtre remplacent les marbres et moulurations. Après les guerres de 1870 et 1914-1918, d’autres reprises sont opérées de façon ponctuelle et bien souvent de médiocre qualité. Après les guerres de 1870 et 1914-1918, d’autres reprises sont opérées de façon ponctuelle et bien souvent de médiocre qualité.

[8] En effet les travaux de reconstruction ont débuté dans les années 1960.

[9] Des blocs de pierre se détachent et chutent.

[10] Etude effectuée par Georges-Louis Barthe, restaurateur, et Grégoire André, architecte du Patrimoine.

[11] Laboratoire BPE Ingénierie.  

 

Fig.1

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Fig.9

 

Traitement préalable de conservation

Des mesures d’urgence et de confortation des élé­ments fragilisés ou instables sont engagées en prio­rité pour sécuriser l’espace ouvert au public. Des dé­poses partielles et un dégagement des plâtres an­ciens ont complété ces mesures préparatoires. Les crampons métalliques sont traités ou remplacés par des tiges en acier inoxydable. Par la suite, le net­toyage des surfaces et la désalinisation sont assurés par l’emploi de compresses de type « Mora »[12) avec un rinçage à l’eau déminéralisée. Les surpeints sont décapés ou dégagés mécaniquement. Figures 10-11.

 Objectifs et contraintes de l’intervention

Le plaquage de la pierre décorative est perforé par les impacts avec des fracturations et des déforma­tions des moulurations. Des fractions de moulures ont disparles corniches sont lacunaires. L’écriture baroque est discontinue et illisible.

Le produit de restitution devait répondre à des critères très précis 

Il fallait tout d’abord retrouver l’organisation structu­relle et décorative baroque voulue par Pierson tout en opérant une réintégration visuelle et mesurée des parties à restituer, sans modification de l’état existant en intervenant uniquement sur les plans de cassures des parties lacunaires. S’agissant d’une œuvre pa­trimoniale majeure, il convenait également de garder son état historique, de rétablir principalement les ver­ticalités et les horizontalités des moulurations. Le défi de cette opération de réintégration et non des moindres, était aussi de conserver les déformations, de respecter les différents aspects de surface, de coloration ainsi que la variété des profils et des formes.

[12] Bicarbonate ammonium et sodium, EDTA, eau.

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Fig.10
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Fig.11

 

 

Le stuc gypse pierre : une solution adaptée à cette problématique

Dans ces conditions, le stuc gypse pierre est apparu très vite comme une des solutions qui répondait par­faitement à ces objectifs tout en s’adaptant aux con­traintes très particulières de cette restauration. Figures 12-13-14-15.

Toutefois sa mise en œuvre nécessite un savoir-faire, une maîtrise parfaite et subtile tout au long de ce chantier exigent et atypique. Pour conserver l’état de surface, le stuc gypse pierre peut être aussi bien tra­vaillé à main levée  ou complété à partir d’empreintes sur des éléments d’origine. Sa composition et sa co­loration peuvent varier selon les besoins tout en res­pectant des exigences de réversibilité sans modifica­tion de la pierre d’origine.

Cette solution technique au service d’une importante œuvre en pierre décorative du baroque lorrain, a été approuvée par la conservation générale des Monu­ments historiques après la réalisation d’une zone test car elle répondait parfaitement aux caractéristiques de ce chantier de restauration.

 

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