Intervention de

Julien SALETTE, conseiller technique Plâtres Vieujot, région Occitanie

dans le cadre de la première journée  « Le Plâtre et la Couleur – le Plâtre teinté dans la masse » organisée par le GRPA.

 

Deux types de plâtres colorés coexistent dans le sud de la France :

– les plâtres colorés par ajout de pigments au plâtre blanc dits « plâtres teintés dans la masse »,

– les plâtres colorés issus de la calcination de gypses naturellement colorés.

Nous traiterons ce second cas de figure.

Contexte de formation des gypses dans le sud de la France  

La coloration naturelle de certains plâtres est liée aux caractéristiques du matériau d’origine : le gypse. Le gypse pur est blanc, or selon le contexte géologique propre à chaque gîte, celui-ci peut présenter une coloration naturelle (Fig.3). La géologie complexe du Sud de la France explique le grand nombre de gîtes de gypse coloré que l’on peut y rencontrer en carrières souterraines ou à ciel ouvert.

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Fig.1 : Carte paléo-environnementale durant l’Anisien Tardif (237-234 millions d’années). Dercourt J., Ricou L. E., Vrielynck B., Atlas Téthys Paleoenvironnemental Maps, Paris, CCGM, 1993.

Sur le plan géologique, une grande majorité des gypses du sud de la France se sont formés il y a environ 230 millions d’années au cours du Trias. Un océan disparu, appelé Téthys, baigne alors les côtes sud du continent eurasien. Proche de nous (cf. carte fig. 1), cet océan, s’engouffre périodiquement dans les terres jusque sur les flancs sud du Massif Central et pénètre par le rift rhodanien jusqu’en Allemagne[1]. Aridité du climat triasique, fumerolles dans les zones de rift et systèmes lagunaires issus des infiltrations d’eaux océaniques salées favorisent l’évaporation et la sédimentation du gypse[2]. La saumure (eau fortement salée due à l’évaporation en milieu lagunaire) entraîne la cristallisation d’éléments complexes dont le sulfate de calcium di-hydraté (CaSO4 + 2H2O) qui se dépose au fond d’une lagune en strates successives.

[1] Lemoine (M.), De Graciansky (Pierre-Charles), Tricart (Pierre), De l’océan à la chaîne de montagne, tectonique des plaques dans les Alpes, Paris, Société géologique de France, p.89 : « Au cours du Trias les eaux marines venant de l’est ont envahi une partie de l’Europe occidentale et de l’Afrique du nord. »

[2] Le gypse est une roche évaporitique et sédimentaire 

 

Si tous s’accordent pour attribuer la coloration des gypses aux oxydes métalliques, peu d’écrits expliquent précisément les origines circonstancielles de cette coloration. Deux hypothèses sont généralement retenues : soit une coloration lors de la sédimentation (exemple de la carrière de Lamalou, Fig. 2), soit une coloration issue d’une diagénèse [3].

Les diagénèses du gypse dans le sud de la France sont liés aux mouvements tectoniques opérés il y a 40 à 20 millions d’années. Ces plissements ont favorisé l’émergence de deux massifs montagneux d’importance : les Pyrénées et les Alpes, dont l’élévation a entraîné celle de structures intermédiaires comme les Corbières, la Montagne Noire, les Alpilles… Plissement, compression, hausse des températures ont alors modifié le faciès des gypses du Trias.

La coloration du gypse de Saint-Jurs semble être une corrélation des deux hypothèses. En effet, le diffractogramme (DRX) du gypse révèle une faible présence d’argile (Fig.6) et l’analyse thermo-gravimétrique des mortiers de plâtre gris-rosé (ATG), la présence de quartz, éléments traces absents du gypse blanc des Chauvets. Pour Saint-Jurs, l’hypothèse retenue envisage un apport épisodique d’eau douce chargée en argiles colorées et quartz au sein de la lagune d’eau salée. La séquence évaporitique serait donc composée de gypse blanc et de strates argileuses colorées. Lors de la diagénèse, la compression des strates aurait entraîné la migration des fines particules argileuses dans les strates de gypse blanc, le colorant ainsi. A Saint-Jurs, le gypse présente localement des faciès de gypses brèchiques, suggérant une chaleur assez forte [4].  pour rendre le gypse plus ou moins « visqueux », expliquant ainsi son faciès désordonné (Fig.4).

[3] La diagénèse concerne toutes les transformations qu’ont pu subir les strates de gypse depuis leur formation jusqu’à nos jours.

[4] La chaleur est produite par la compression des roches lors des plissements.

Fig.2 : Carrière de Lamalou-les-Bains (Hérault). On observe des strates de gypse. Les strates sont parallèles, horizontales. La séquence évaporitique n’a pas été perturbée comme on peut l’observer à Saint-Jurs (Alpes-de-HauteProvence) (Fig. 4)

 

La gamme chromatique naturelle des gypses

 Dans le sud de la France, les gypses colorés les plus communs sont les gypses  rouge ou noir. La gamme des rouges oscille entre le rose, le rouge, la couleur lie de vin et les bruns. La gamme des noirs oscille dans les différentes nuances de gris, gris clair, gris foncé et noir intense [5]. Parfois très localisés au sein d’un gîte, les gypses peuvent être vert, bleu, violet ou jaune. Ces dernières teintes peuvent résulter d’autres phénomènes géologiques. Par exemple, à Arignac (Ariège) la coloration jaune-soufre est associée à des remontées d’eaux sulfurées très localisées.

[5] Magnaudeix (Irène), Le rouge et le blanc, Plâtres et gypseries en Provence, Mane, Prieuré de Salagon, 2000, p.10.

 

Fig.3 : Gamme chromatique des différentes nuances des gypses naturellement colorés.

Fonction des plâtres naturellement colorés en milieu urbain : l’exemple de Riez (Alpes-de-Haute-Provence)

Riez est situé au sud de Dignes entre Manosque et les gorges du Verdon. Ce village a été l’objet d’une étude des techniques plâtrières anciennes (matériaux et outillage) réalisée dans le cadre d’un Master 2 d’Archéologie du bâti, soutenu en septembre 2015 [6]. Deux types de plâtre sont nettement identifiés dans le bâti riézois : les plâtres blancs et les plâtres gris-rosé.

Fig. 4 : Saint-Jurs (Alpes-de-Haute-Provence). Front de taille d’une carrière de gypse coloré. Contrairement à la carrière de Lamalou (Hérault) (Fig .2), la carrière de Saint-Jurs présente de profondes transformations de son faciès originel : couches non horizontales, plissées, strates parallèles néanmoins perceptibles, mélanges de couleurs.

 

Fig. 5 : Carrière des Chauvets, Castellane (Alpes-de-HauteProvence). Ici le gypse est exclusivement blanc. Comme dans les Corbières (Aude et Pyrénées-Orientales), on observe en Provence, la présence sur le territoire de gîtes de gypse blanc et de gîtes colorés.

 

[6] Salette (Julien), Plâtres et outils de plâtriers à Riez, XIVe-XVIIe siècles, Mémoire de Master 2, UT2J Toulouse, 2015 sous la direction de Nelly Pousthomis, Gilles Escadeillas et  Philippe Bernardi.

L’hypothèse de deux carrières distinctes est confirmée par les prospections. La carrière bigarrée de gypses rouge, blanc et noir est située à Saint-Jurs, à 12 km de Riez (Fig.4) et produisait un plâtre généralement de couleur gris-rosé mais parfois plus rosé, mélange chromatique des gypses noir, blanc et rouge. Au cours de prospections, une carrière de gypse blanc (Fig. 5) a été identifiée au lieu-dit « Les Chauvets » sur la commune de Castellane.

Fig. 6 : Deux diffractogrammes de gypse (DRX) comparés. En bleu, le diffractogramme du gypse des Chauvets (Fig.5). En rouge celui de Saint-Jurs (Fig.4). L’analyse du gypse de Saint-Jurs révèle la présence de deux faibles pics identifiés comme des traces légères d’argile. Analyses réalisées au Laboratoire Matériaux Durabilité des Constructions de Toulouse (LMDC).

 

Fig. 7 : Traverse de fenêtre à meneau. 27 rue Grande, Riez (Alpes-de-Haute-Provence). Décor extérieur. 1 – Plâtre blanc finement moulu et ciselé. Alors que l’on peut observer des traces fines d’outils sur le décor, aucune trace de badigeon n’est visible. 2 – Plâtre gris-rosé de mouture grossière enrobant l’âme en bois de la traverse.

 

A Riez, le plâtre naturellement coloré est utilisé depuis le XIVe siècle [7] jusqu’au début du XXe siècle. Deux fragments de plâtre gris-rosé de grosse mouture ont été découverts en remploi dans la maçonnerie plâtre de l’escalier monumental à vis dont on peut estimer la datation vers 1525 (noyau escalier à vis et marche d’escalier / deuxième quart du XVIe siècle) de l’Hôtel  Ferrier  aujourd’hui détruit. Ces deux fragments confirment l’ancienneté de l’usage du plâtre gros coloré dans le bâti riézois, ici antérieur au deuxième quart du XVIe siècle.  Un seul cas de plâtre blanc de grosse mouture a été observé. Il s’agit du mortier utilisé pour bâtir le noyau d’escalier à vis monumental et le bâti d’un encadrement de porte de l’Hôtel Ferrier.

En définitive, nous observons une profonde régularité dans l’utilisation du mortier à bâtir naturellement coloré [8] . Seul l’épisode 1515-1530 avec un plâtre blanc de grosse mouture constitue le rare et dernier exemple de ce type de plâtre à Riez. En effet, à partir de la seconde moitié du XVIe siècle jusqu’au début du XXe siècle, soit pendant plus de 350 ans, tout le plâtre de  mouture grossière est exclusivement un plâtre gris-rosé (Fig.7). Sur le plan visuel, les plâtres gris-rosé sont donc systématiquement « cachés », recouverts par un enduit de finition de plâtre blanc. Les plâtres colorés servent donc de corps d’enduit, d’âme de décors ou de gros-œuvre, de dalle de sol sur solives. (Fig.8).

[7] L’utilisation du gypse rouge et noir à Riez est précoce. En atteste, la découverte par Daniel Mouton lors des fouilles du site médiéval du Castelet à Allemagne-en-Provence (village proche de Riez), de fragments d’une dalle de plâtre moulée du XIVe siècle séparant le rez-de-chaussée du premier étage. La matrice de la dalle présente une légère coloration ; celle-ci n’est pas blanche, mais légèrement crème, parfois légèrement rosée. Le plâtre utilisé est un plâtre de mouture grossière avec des occlusions colorées noires ou le plus souvent rouges. Un mélange de plâtre blanc et de plâtre gris-rosé (de type Saint-Jurs) est envisageable et conforté par la présence de quartz typique des plâtres de Saint-Jurs dans le mortier (Fig.7). 

[8] La comparaison des mortiers permet d’associer l’escalier monumental à vis en plâtre et une porte à une même chronologie. La porte est datée par Elisabeth Sauze du deuxième quart du XVIe siècle.

Fig. 8 : Hôtel Ferrier, Riez (Alpes-de-Haute-Provence). Au dernier étage se trouve une dalle de plâtre gris-rosé à nue. La dalle est coulée et coffrée sur place, directement sur les solives du plafond. Les fissurations linéaires dessinent des « rectangles » qui représentent les aires de coulée. Dans les étages inférieurs, les dalles de plâtre sont toutes recouvertes d’une chape plâtrée dans laquelle sont scellés les carreaux de terre cuite. Photo Julien Salette.

 

A partir de la seconde moitié du XVIe siècle, les plâtres finement moulu sont toujours blancs. Ce n’est qu’au cours du XVIIIe-XIXe siècle qu’apparait dans le bâti riézois du plâtre fin obtenu par calcination de gypse coloré. Il s’agit alors essentiellement de mortier de réparations localisées : scellement, rebouchage, enduit de trous, de baies… Si le mortier coloré est ici « visible », il n’apporte aucune esthétique au bâti ; son usage est surtout fonctionnel et témoigne du déclin économique de Riez amorcé au cours du XVIIIe siècle. En effet, son usage ressemble alors à ce que l’on observe pour la même période dans le bâti rural environnant.

En définitive à Riez, les plâtres naturellement colorés sont systématiquement cachés de la Renaissance jusqu’au XXe siècle [9] et recouverts d’un enduit de finition de plâtre blanc. La nette distinction des fonctions propre à ces deux types de plâtre suggère une différence de prix. La valeur monétaire la plus forte étant certainement attribuée au plâtre blanc de finition. La même fonction est attribuée aux plâtres colorés dans les Corbières. Par exemple au château de Bugarach (Aude), datant du XVIIe siècle, le plâtre rose est utilisé comme corps d’enduit intérieur recouvert d’un plâtre blanc de finition. Egalement dans les intérieurs marseillais en 1850, où le plâtre rose est utilisé comme corps d’enduit recouvert de plâtre blanc [10].

 [9]. A Riez, la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle correspondent à une phase de déclin économique progressive dont la ville ne se relèvera plus.

[10]. Le plâtre rose, ou parfois comme à Riez, gris-rosé observé en Provence, dans l’Hérault, dans les Corbières et dans l’Aveyron rappelle par la couleur et la granulométrie, la « gréia » décrite à Saint-Jean de Maurienne par Bénédicte Palazzo-Bertholon, « L’étude des mortiers et des enduits de la cathédrale de SaintJean de Maurienne », dans Parron-Kontis Isabelle, La cathédrale Saint-Pierre en Tarentaise et le groupe épiscopal de Maurienne, DARA, Lyon, 2002, p.131.

 

A la campagne : un plâtre à tout faire

En Provence [11], dans les Corbières, dans l’Hérault, en Aveyron, les habitations rurales gardent encore la trace de vieux enduits en plâtre rose dont la granulométrie interne atteste d’une cuisson de gypses naturellement colorés.

Le contexte économique du monde rural est particulier : peu de numéraire circule, recherche des bas coûts (Fig.9), pratique du troc. Ces pratiques socioéconomiques sont illustrées par le roman « Regain » de Giono. Pour le milieu rural, l’utilisation d’un plâtre peu onéreux, accessible localement a sûrement joué un rôle déterminant dans ses multiples applications dans le bâti. En milieu rural, les applications sont variées (Fig.10) : rebouchages, scellements, enduits grossiers ou fins, enduits intérieurs ou extérieurs, gros-œuvre : escaliers en plâtre, sols en plâtre…    

Fig. 9 : Exemple d’une technique simple de broyage du plâtre, le maniement de la masse à taper, Alpes de Haute Provence, 1995. Photographie Alpes de Lumière

 

Fig. 10 : Cazouls (Hérault). Escalier, enduit de finition et sol d’étage en plâtre rose dans une maison de vigneron située au milieu des vignes sur le terroir de Cazouls. Les carrières sont situées à 300 mètres de cette maison rurale et isolée.

  

[11] Simonin (Francine), « Production du plâtre local : usages en architecture vernaculaire (Sud-Aveyron et Haute Provence) », in Gipiers des villes, Gipiers des champs, sous la direction de Sabrina Da Conceçao, 2005.

 

Conclusion

A Riez, les plâtres naturellement colorés ont été utilisés depuis la période médiévale. Sur le plan technique, la seconde moitié du XVIe siècle, en pleine Renaissance, constitue une période charnière où une technicité déjà expérimentée se fixe définitivement et perdurera jusqu’au début du XXe siècle. Les plâtres naturellement colorés présentent alors deux caractéristiques. D’une part, leur mouture est toujours grossière ; au minimum de 0-2 mm pour les grains de mortier les plus fins et jusqu’à 3 cm pour les plus gros. D’autre part, ces plâtres sont toujours cachés, c’est-à-dire qu’ils servent de corps d’enduit, d’âme de décor, de mortier à bâtir les moellons (pierre, briques, gipas), de dalles de sols. Hormis le cas particulier des dalles de plancher d’étage moulées et coulées à l’époque médiévale, aucun plâtre naturellement coloré n’est utilisé en finition intérieure et extérieure à partir du XVIe siècle. Les plâtres blancs de mouture fine sont alors préférés  [12].

Nous remarquons donc que la couleur du gypse d’une carrière détermine sa fonction et par voie de conséquence sa mouture. Il est fort probable que les méthodes de cuisson diffèrent selon la destination du mortier et donc leur couleur. En effet, à Riez nous avons souvent observés que les corps d’enduits grisrosé sont plus souples, moins durs que les enduits blancs de finition. Cette « souplesse » des plâtres gris-rosé ne concerne plus les plâtres fins colorés plus durs que l’on observe en réparations localisées au XVIIIe-XIXe siècle jusqu’au début du XXe siècle.

  [12] Il ne faut pas exclure la possibilité d’un goût pour le blanc antérieur à cette date.