Les structures lambrissées et plâtrées du Grand Siècle : les plafonds versaillais, Louis Le Vau, le décor peint sur plâtre.

par Ariel Bertrand (restauratrice de peintures, Paris).

Ariel Bertrand est Conservatrice-restauratrice de peinture, diplômée du Master de Conservation des Biens Culturels en 1990.
Elle s’est progressivement spécialisée en conservation-restauration de peinture murale.
Parmi les multiples chantiers auxquels a participé Ariel Bertrand, citons :

  • Six décors de Charles Le Brun :
    1999 : Pavillon de l’Aurore, château de Sceaux (92) -co-traitance-
    2002-2004 : Galerie d’Apollon, Palais du Louvre (75)-co-traitance-
    2004-2007 : Galerie des Glaces, Château de Versailles (78)-co-traitance-
    2012 : Galerie de l’Hôtel Lambert à Paris -co-traitance-
    2015 : Cabinet des jeux, Château de Vaux-le-Vicomte, Maincy (77) -mandataire-
    2016-2017 : plafond du Salon des Muses, Château de Vaux-le-Vicomte, Maincy (77)-mandataire
  • La restauration de nombreux décors peints sur plâtre datant du XVIIe siècle parmi lesquels:
    2010 : plafond à entrevous de la maison dite de Richelieu, Bagneux (92)
    2013 : plafond de l’hôtel Dupanloup, Orléans (45).

Résumé de la communication

J’ai été sollicitée par Christelle INIZAN pour parler de la structure en plâtre du plafond du salon des muses du château de Vaux le Vicomte peint par Charles Le Brun vers 1660.

La restauration de ce plafond a duré six mois à quinze restaurateurs.

crédit M. Muller

Ce décor de cent soixante mètres carrés est réalisé à la peinture à l’huile sur plâtre ;  ce n’est ni une fresque, ni une toile marouflée contrairement au décor de la Galerie des Glaces du château de Versailles, peinte également par Charles Le Brun,  un peu plus tardivement.

Salon des muses – Plafond. (C)Christian Gluckman

En 1650, Nicolas Fouquet fait appel à Louis Le Vau pour construire le château, la charpente est posée en 1657. La décoration intérieure commence peu après. Nicolas Fouquet est arrêté  puis condamné en 1661

.Le château de Vaux le Vicomte présente plusieurs nouveautés architecturales.

Tout d’abord, celle d’avoir les pièces d’apparat au rez-de-chaussée du château alors que jusqu’alors elles étaient toujours situées au premier étage du bâtiment.

L’architecte Louis Le Vau est aussi un des premiers architectes en France à concevoir un plafond en structure cintrée dans un château, sans poutres ni piliers. Cette nouveauté est inspirée d’une technique venant l’Italie.

Description de la structure:

Le salon des Muses est conçu en deux parties, le salon lambrissé et cintré (8,5 x 8,5 m) avec ses voussures peintes et puis l’alcôve avec un plafond plat (8,5 x 3.65 m).

Le système d’accroche est équipé de barres de fer de 1,8 cm de section qui servent de raidisseurs et qui soulagent la structure.

Le plafond plat de l’alcôve est maintenu par des « polochons » faits de filasse noyée dans le plâtre.

crédit M. Muller

L’ensemble est renforcé par des suspentes métalliques verticales.

crédit M. Muller

Les voussures sont faites de solives en arceau, disposées tous les 60 cm ; un lattis de bois refendu, en chêne, est cloué puis noyé dans du plâtre. Ce plâtre coté intrados, d’une épaisseur de 4 à 5 cm,  est utilisé directement comme support pour la peinture à l’huile.

crédit A.Bertrand -support lattis bois

crédit A.Bertrand

Au centre de ces supports en plâtre, sont accrochés deux tableaux «  la Nuit » pour l’alcôve et « le triomphe de la Fidélité » (3,80 x 3,6 m) peints aussi par Charles Lebrun et son atelier. Ces tableaux sont maintenus par leur cadre .

Le plâtre présente l’avantage d’une bonne qualité mécanique, c’est aussi une  structure légère et économique.

A l’inverse d’un support bois, elle présente une bonne résistance aux incendies.

Dans ce plafond lambrissé, le bois est noyé dans le plâtre ; il est donc protégé des attaques xylophages.

Crédit A.Bertrand

Toutefois, un support en plâtre présente aussi quelques désavantages. Il est impossible de peindre « à fresque » sur la plâtre contrairement aux enduits de chaux.

Ce matériau peut être fragile car souvent appliqué en couche mince et les vibrations peuvent faire résonance et créer des fissures. La souplesse de cette structure peut être aussi un inconvénient et fragiliser ce support

Description de la peinture:

Pour créer un décor, Le Brun commence par des dessins préparatoires qu’il réemploie d’ailleurs dans d’autres chantiers ; par exemple, une muse ornant le plafond de l’hôtel La Rivière (actuellement conservé au musée Carnavalet)  est aussi visible sur le plafond du salon des Muses.

Ces dessins sont ensuite transposés au poncif pour les personnages principaux et par incision pour les décors d’architectures. L’atelier de Charles Le Brun  installe tout d’abord les architectures puis ensuite les personnages. Par vieillissement et transparence accrue, les architectures réapparaissent de nos jours.

La préparation très fine est ocre jaune et la polychromie est réalisée à la peinture à l’huile.

Le château étant resté à l’abandon pendant une trentaine d’année de 1845 à 1875, jusqu’au rachat de M. Sommier en 1875 ( ancêtre de la famille de Voguë, actuel propriétaire du château), il présente des altérations caractéristiques d’un plafond lambrissé en plâtre.

La voûte est très déformée coté Est et Ouest. De grandes fissures parsèment la voûte mais le plâtre conserve malgré tout une bonne adhérence sur le lattis de chêne.

Détail avant retouches – crédit A.Bertrand-

Détail après retouches – crédit A.Bertrand-

Relevé fissures – crédit T. Mahéo

La couche picturale est entièrement soulevée, presque intouchable

Soulèvements – crédit A. Bernard

Les très nombreuses retouches sont désharmonisées et très apparentes. L’ensemble est très encrassé.

Décrassage – crédit A.Bertrand

Conservation – restauration du support plâtre :

Les quelques décollements d’enduit de plâtre on été consolidés par injection de plâtre de Paris.

Les fissures profondes ont été bouchées  au plâtre de Paris et les petites lacunes au mastic Modostuc.

Conservation restauration  de la couche picturale :

La couche picturale a été refixée à la colle de poisson à 3 % dans l’eau puis décrassée au Tri Citrate d’Ammonium à 3 % dans l’eau.

crédit A. Bertrand

L’ancien vernis de restauration a été enlevé au moyen d’un gel de solvant.

crédit A.Bertrand

Les lacunes ont été retouchées à la peinture Gamblin .

Détail avant retouche – crédit A.Bertrand-

Détail après retouche – crédit A.Bertrand –

La peinture a été protégée par du Paraloïd B72 à 5 % dans le Xylène.

Conclusion :

Ce plafond peint par Charles Le Brun représente  l’apogée des grands décors à la française du XVII ème siècle ; le style des plafonds à voussures disparaîtra peu à peu au XVIII ème siècle.

L’usage du plâtre comme support de couche picturale à l’huile offre de nombreux avantages comme une stabilité et  une légèreté du matériau.

La couche picturale du plafond du salon des Muses du château de Vaux le Vicomte était très altérée, soulevée mais le support plâtre était en assez bon état malgré les fissures.

La conservation – restauration a permis de retrouver les teintes vives et subtiles propres aux décors de Charles Le Brun.