par Vincent Farion , responsable du Musée du Plâtre et membre du GRPA (Groupe de Recherche sur le Plâtre dans l’Art).

Cet article « Le plâtre changé en or, l’or changé en plâtre » est extrait du supplément n°15 au cahier de l’ASER -2020 – L’Or blanc : de la métaphore des sens à la réalité environnementale et économique sous la direction de Ada Acovitsioti-Hameau, Philippe Hameau et Martin de la Soudière

En préparant cet article, il m’est revenu un souvenir d’enfance. Lorsque j’avais dix ans, au cours d’un été en colonie de vacances, et à l’issue d’une épreuve sportive, je reçus une médaille d’argent. A la vérité, la médaille était en plâtre habillé de papier d’argent. Cette médaille et les autres qui symbolisaient le bronze et l’or avaient été fabriquées par nous, les enfants, en carton ou en plâtre puis peintes et décorées. Symbole de gloire éphémère, elle n’en fut pas moins précieuse à mes yeux. Le plâtre est parfois qualifié « d’or blanc », je me suis donc interrogé sur le rapport que cette matière entretient avec la richesse et dont les mots et les images se font l’écho.

I. La matière

Le plâtre fait partie de la grande famille des matériaux de construction, et précisément des liants hydrauliques comme la chaux ou le ciment, avec des usages souvent similaires. Le gypse, sa matière première, a une identité géologique et chimique. Sa formule Ca SO4 2H2O détermine un sulfate de calcium dihydraté, c’est-à-dire que le cristal est composé d’environ 20% d’eau. Le gypse devient plâtre par broyage et déshydratation partielle. La poudre réhydratée recristallise et le plâtre redevient chimiquement du gypse, ce qui en fait un matériau recyclable et écologique. Travaillé avant de durcir, le plâtre offre toutes les métamorphoses et sa pratique n’a pas varié depuis des millénaires, au service de la construction et de l’art, entre ornementation et décoration, moulage et reproduction.

Les traces les plus anciennes du plâtre remontent au Néolithique, vers 8.000 avant J.-C., au Proche-Orient. Précisément, sur les sites d’El Known 2 (Syrie) et de Çatal Höyük (Turquie) s’installèrent des agriculteurs-éleveurs qui y établirent des villages devenus villes. Les vestiges d’architecture retrouvés témoignent d’un fort investissement technique et l’industrie lithique laisse entrevoir une liberté d’exécution inédite pour l’époque. On retrouve le plâtre comme matériau de construction mais aussi sous la forme d’objets divers. Sous l’Antiquité, l’usage du plâtre se développe autour du bassin méditerranéen, en Egypte, en Grèce et à Rome. Il ne parvient en Gaule qu’au début de notre ère avec la conquête romaine, dans les régions pourvues en ressources naturelles, le Bassin de Paris et la Provence notamment.

II. Gypse et plâtre : les mots pour le dire

« Gypse », « plâtre », « pierre à plâtre » : la langue française désigne le matériau selon son état. Il est communément admis que le mot « gypse » désigne la roche à l’état naturel, tandis que le mot « plâtre » désigne le même matériau transformé après cuisson et broyage, mais aussi le matériau moulé après réhydratation et recristallisation.

Le mot « gypse » dont la forme française s’est fixée au XIVe siècle, est issu du latin gypsum lui-même emprunté au grec ancien γύψος (gýpsos) qui signifie « pierre qui grille au feu ». Une étymologie plus ancienne d’origine sémitique est possible. L’arabe emploie les mots جبس, (jibs) ou جص, (jiss). Au IVe siècle avant Jésus-Christ, le philosophe grec Théophraste (371-322 av. J.-C.) décrit tout entier le cycle du gypse (Mély 1902). Il situe les gisements à Chypre et en Syrie. Il explique la transformation du plâtre : « On le met dans des fours et on le cuit : on cuit surtout les marbres et d’autres pierres plus ordinaires : il faut mettre de côté les plus dures pour les faire cuire plus vite et plus fort. […] Lorsqu’elles sont cuites, on les réduit en poudre, comme la chaux ». Il détaille les utilisations de la matière obtenue : « Après l’avoir réduite en poudre, on verse de l’eau dessus et on remue avec des bâtons, car la chaleur empêche qu’on se serve de la main. On ne mouille qu’au moment de s’en servir, car si on s’y prend d’avance, elle sèche rapidement, et il n’est plus possible de l’utiliser. […] On se sert de cette pierre pour enduire les bâtiments ou pour sceller les maçonneries. […] Cette matière convient mieux que toute autre pour faire des statues ; on s’en sert beaucoup pour cet usage, surtout en Grèce, à cause de sa fluidité et de son poli ». Il observe ses caractéristiques : « Sa nature paraît pour ainsi dire double, réunissant les qualités de la chaux et de la terre, la chaleur et la fluidité, mais à un degré supérieur, car il est plus chaud que la chaux et beaucoup plus fluide que la terre ». Enfin, Théophraste met en évidence le recyclage du matériau : « On peut encore enlever l’enduit, puis le recuire et l’utiliser ».  Quant au mot « plâtre », sa plus ancienne mention écrite apparait dans la Bible, au Livre de Daniel, verset 5.5, rédigé sans doute au IIe siècle avant J.-C.. Néanmoins, l’action se situe quatre siècles auparavant, sous le règne de Balthazar, roi de Babylone au milieu du VIe siècle avant J.-C.. « Soudain apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire, derrière le lampadaire, sur le plâtre du mur du palais royal, et le roi vit la paume de la main qui écrivait ». Le mot renvoie au plâtre comme matériau qu’on peut modeler, ici support de la manifestation divine pour punir Balthazar qui avait blasphémé le nom de Dieu, et pour prédire la chute de Babylone[1]. En français, le mot « plâtre » s’est fixé au milieu du XIIe siècle sous la forme « plastre » avec un « S » puis « plâtre » à partir du XVIe siècle, avec l’accent circonflexe sur le « A » à la place du « S ».

Au moment où le matériau connaît un regain d’utilisation au XIIe siècle, le mot est cité par Benoit de Sainte-Maure comme mortier et enduit, au même titre que la chaux, le sablon ou le ciment (Sainte-Maure 1904 : 392) :

« En la chambre n’ot onc mortier.

Chauz ne sablon ne ciment chier,

Enduit ne moleron ne plastre :

Tote entiere fu de labastre.

C’est une pierre mout soutis : Nen est si blanche flor de lis

Comme est defors tote e dedenz »

Dans les arts de l’Islam, à la Renaissance en Occident et aux périodes classiques et baroques, ce matériau plastique accompagne l’essor décoratif des belles demeures. Aujourd’hui encore, dans la terminologie, on a du mal à distinguer le « plâtre » du « stuc » qui est davantage un mélange de différentes matières. En Provence, on emploie à raison le terme de « gypserie ». Au XIXe siècle, est inventé le staff, procédé de plâtre moulé avec des fibres végétales. A partir du XXe siècle, les éléments préfabriqués tels le carreau et la plaque de plâtre cartonnée constituent ses principales utilisations.


[1] Livre de Daniel 5, 5 dans la traduction de la Bible de Jérusalem.

III. L’or changé en plâtre. Symbole de misère et de faux luxe

La littérature française est riche d’expressions dans lesquelles le plâtre n’a pas toujours le beau rôle. Décrivant les transformations physiques et sociales de Paris au XIXe siècle, de nombreux auteurs ont souvent fait du plâtre le symbole, à la fois de misère et de faux luxe. C’est le matériau aussi bien des maisons délabrées des vieux quartiers, des faubourgs populaires et des banlieues pauvres de Paris, que des immeubles neufs des nouveaux riches et de la bourgeoisie naissante qui exhibent un faux luxe de décors.

Dans La Comédie humaine, Honoré de Balzac (1799-1850), se fait le témoin de l’effervescence des travaux de la capitale dans la première moitié du XIXe siècle : « En ce temps-là, Paris avait la fièvre des constructions. […] Tout le monde bâtissait et démolissait quelque chose, on ne sait quoi encore. Il y avait très-peu de rues qui ne vissent l’échafaudage à longues perches, garni de planches mises sur des traverses et fixées d’étages en étages dans des boulins ; construction frêle, ébranlée par les Limousins, mais assujettie par des cordages, toute blanche de plâtre, rarement garantie des atteintes d’une voiture par ce mur de planches, enceinte obligée des monuments qu’on ne bâtit pas »[1]. Martin Nadaud (1815-1898), plâtrier, raconte les chantiers parisiens sous la Monarchie de Juillet et le rôle des maçons de la Creuse auxquels il appartient : « J’étais rarement dans l’obligation de porter l’auge sur la tête, nous montions nos sacs de plâtre dans les chambres où nous travaillions ; il n’y avait plus qu’à gâcher en quelque sorte sur place » (Nadaud 1895). Emile Zola (1840-1902) explore dans Les Rougon-Macquart les travers de la société du Second Empire quand « Paris s’abîmait alors dans un nuage de plâtre »[2]. Exploitant la veine naturaliste, il dépeint par exemple le contraste entre la blancheur du plâtre et la noirceur du charbon sur un quai parisien avec « des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre, portant sur l’épaule des sacs blancs, laissant derrière eux un chemin blanc, poudrés de blanc eux-mêmes, tandis que, près de là, un autre bateau, vide de son chargement de charbon, avait maculé la berge d’une large tache d’encre »[3].

Balzac multiplie les descriptions du Paris miteux des faubourgs et de la banlieue. Dans Le Père Goriot, la ville est le décor du drame que l’auteur s’apprête à relater : « Les particularités de cette scène pleine d’obser-vations et de couleurs locales ne peuvent être appréciées qu’entre les buttes de Montmartre et les hauteurs de Montrouge, dans cette illustre vallée de plâtras incessamment près de tomber et de ruisseaux noirs de boue ; vallée remplie de souffrances réelles, de joies souvent fausses, et si terriblement agitée qu’il faut je ne sais quoi d’exorbitant pour y produire une sensation de quelque durée »[4]. Là, il décrit « les murs ondés par les lignes noires et jaunes que produisent les pluies sur les plâtres de Paris »[5], ailleurs « les murs plâtreux de différentes maisons étranges et malsaines »[6]. Au faubourg Saint-Martin, une maison « présentait en quelque sorte le type des misérables habitations de ce faubourg. Cette chancelante bicoque bâtie en moellons était revêtue d’une couche de plâtre jauni, si fortement lézardée, qu’on craignait de la voir tomber au moindre effort du vent »[7]. Plus loin encore, en banlieue, la maison en question « était l’ignoble maison que bâtissent les petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme on le voit communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée architecturale. C’est presque toujours la hutte du Sauvage civilisé »[8]. Même quand une façade en plâtre imite les pierres de taille, elle ne trouve pas grâce aux yeux de l’écrivain : « Ce devant de maison est si commun à Paris et si laid, que la ville devrait donner des primes aux propriétaires qui bâtissent en pierre et sculptent les nouvelles façades »[9].

Plus tard, Zola décrit un immeuble ouvrier dans le quartier de la Goutte-d’Or (XVIIIe arrondissement de Paris). « L’escalier gris, sale et les marches graisseuses, les murs éraflés montrant le plâtre, était encore plein d’une violente odeur de cuisine ». Ou encore dans le même quartier, un hôtel boulevard de la Chapelle, « masure de deux étages, peinte en rouge lie de vin jusqu’au second, avec  des persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d’une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire entre les deux fenêtres : Hôtel Boncoeur, tenu par Marsoulier, en grands lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux »[10]. Guy de Maupassant (1850-1893) poursuit le même esprit quand il parcourt les alentours de Paris. A Asnières par exemple, où le narrateur suit une personne de rencontre « vers une de ces grandes maisons délabrées qui forment la banlieue des banlieues. Devant ce logis j’hésitai. Cette haute baraque de plâtre avait l’air d’un repaire de vagabonds, d’une caserne de brigands suburbains »[11]. Ailleurs, les personnes aperçues « appartiennent à cette armée de pauvres diables râpés qui végètent économiquement dans une chétive maison de plâtre avec une plate-bande pour jardin, au milieu de cette campagne à dépotoir qui borde Paris »[12].

Les intérieurs des immeubles modestes ne valent pas mieux que l’extérieur. Chez Balzac, rue Corneille, il est question de « cloisons faites en lattes et enduites en plâtre, si communes dans les maisons de Paris »[13]. Dans la maison du Père Goriot « le papier de tenture collé sur les murailles s’en détachait en plusieurs endroits par l’effet de l’humidité, et se recroquevillait en laissant apercevoir le plâtre jauni par la fumée »[14]. Hector Malot (1830-1907) dépeint une pièce rue de Lourcine où « les murs et le plafond étaient d‘une couleur indéfinissable ; autrefois ils avaient été blancs, mais la fumée, la poussière, les saletés de toute sorte avaient noirci le plâtre, qui, par places, était creusé ou troué »[15].

Les maisons neuves du « Paris moderne » n’ont pas plus de crédit pour Balzac lorsque leur extérieur est bâti en plâtre. Sur les Grands Boulevards, « si les beaux et curieux édifices, comme la Maison dorée, comme celle du Grand Balcon (…) n’étaient pas entremêlés de sales et ignobles constructions plâtreuses, sans goût, sans décor, les Boulevards pourraient lutter, comme fantaisie d’architecture, avec le Grand Canal de Venise » [16]. Plus loin, « on a vainement bâti la maison babylonienne du Pont de Fer, qui s’est donné le tort d’être en plâtre »[17]. Boulevard des Italiens, « les autres théâtres, les maisons, tout est construit sur les plus vilains modèles : le plâtre, les ornements sans durée, tout y est précaire et piteux ; mais l’ensemble produit un effet bizarre qui ne manque pas d’originalité » [18]. Les intérieurs ornés sont plus du goût de l’écrivain avec « cette science de distribution et de décor qui distingue les œuvres de nos architectes modernes »[19]. Toutefois, ces « maisons légères à colonnes minces, à portiques mesquins » sont le symbole des nouveaux riches, comme celle où arrive Rastignac rue Saint-Lazare, « qui constituent le joli à Paris, une véritable maison de banquier, pleine de recherches coûteuses, des stucs, des paliers d’escalier en mosaïque de marbre »[20].

Zola ne s’y trompe pas non plus quand il décrit rue Neuve-Saint-Augustin un « grand salon blanc et or, très orné de moulures rapportées », une salle à manger « toute en faux bois, avec une complication extraordinaire de baguettes et de caissons ». Ce qui fait dire à Octave Mouret, personnage principal du roman : « C’est très riche ! », tandis que dans un coin du plafond « la peinture (…) s’était écaillée montrant le plâtre ». A quoi l’architecte Campardon répond : « Vous comprenez, ces maisons-là, c’est bâti pour faire de l’effet… Seulement, il ne faudrait pas trop fouiller les murs. Ça n’a pas douze ans et ça part déjà… On met la façade en belle pierre, avec des machines sculptées ; on vernit l’escalier à trois couches, on dore et on peinturlure les appartements ; et ça flatte le monde, ça inspire de la considération… Oh ! C’est encore solide, ça durera toujours autant que nous ! [21] ».

Ce dont semble douter Balzac qui s’émeut de la destruction de châteaux et de belles maisons aux environs de Paris : « nous préparons autour de Paris la campagne de Rome pour le lendemain d’un saccage dont la tempête soufflera du Nord sur nos châteaux de plâtre et nos ornements en carton-pierre »[22]. Il fait écho à Victor Hugo (1802-1885) qui résume ou plutôt prédit en 1831 dans son drame romantique Notre-Dame de Paris : « Nos pères avaient un Paris de pierre, nos fils auront un Paris de plâtre »[23]. Aujourd’hui, heureusement, les façades en plâtre, notamment en Ile-de-France, en Provence ou en Midi toulousain, constituent un patrimoine redécouvert, restauré et protégé.

Pour conclure ce chapitre de l’or changé en plâtre, il y a une référence chère au cœur des Provençaux, avec Alphonse Daudet (1840-1897) qui dévoile le secret de Maître Cornille en pénétrant dans son moulin : « … et puis dans un coin trois ou quatre sacs crevés d’où coulaient des gravats et de la terre blanche. C’était là le secret de maître Cornille ! C’était ce plâtras qu’il promenait le soir par les routes, pour sauver l’honneur du moulin et faire croire qu’on y faisait de la farine… »[24].


[1] Honoré de Balzac, Histoire des Treize, 1833-1839.

[2] Emile Zola, La Curée, 1871.

[3]  Emile Zola, L’œuvre, 1886.

[4]  Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1842.

[5]  Honoré de Balzac, Béatrix, 1839.

[6]  Honoré de Balzac, César Birotteau, 1837.

[7]  Honoré de Balzac, Un épisode sous la terreur, 1842.

[8]  Honoré de Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes, 1838-1847.

[9] Honoré de Balzac, Les petits bourgeois, 1855.

[10] Emile Zola, L’Assommoir, 1876.

[11] Guy de Maupassant, Le colporteur, 1893.

[12] Guy de Maupassant,En Famille, 1881.

[13] Honoré de Balzac, Z. Marcas, 1840.

[14] Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1842.

[15] Hector Malot, Sans famille, 1878.

[16] Honoré de Balzac, Histoire et physiologie des boulevards de Paris, 1845.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Honoré de Balzac, Une double famille, 1830.

[20] Honoré Balzac, Le Père Goriot, 1842.

[21] Emile Zola, Pot-Bouille, 1882.

[22] Honoré de Balzac, Les Paysans, 1844.

[23] Victor Hugo, Notre-Dame-de-Paris, 1831.

[24] Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin, 1869.

IV. Le plâtre changé en or. Source de richesse et blancheur recherchée

Le plâtre est exploité pendant des siècles pour les usages locaux de la construction, puis abondamment à partir du XVIIIe siècle. Il est promu par ses fabricants qui d’artisans deviennent industriels, non pas tant pour la richesse économique qu’il procure, que pour sa blancheur recherchée par les utilisateurs. La qualité du gypse parisien, pur à plus de 95 %, est soulignée par la marque « plâtre de Paris », connue dans le monde entier. A la suite des travaux de Lavoisier en 1765-1766, de multiples procédés de fabrication sont expérimentés pendant 150 ans pour homogénéiser la cuisson du gypse et éviter que la cendre des fours au bois ou au charbon ne soit mêlée au plâtre et ne salissent sa blancheur. Au XIXe siècle, l’usage du plâtre se généralise dans le second œuvre des bâtiments : enduit des murs et des plafonds, ornements décoratifs sous formes de moulures ou de rosaces et de tous travaux de plâtrerie.

Parallèlement, l’art du moulage et de la sculpture y trouve sa plus forte expression avec nombre d’ateliers au premier rang desquels celui du musée du Louvre.  A ce titre, le plâtre est le matériau que les sculpteurs changent en art pour ne pas dire en or. Il fut longtemps considéré comme un matériau de travail. Comme le dit la sculptrice Claude Vignon : « Entre le projet en plâtre et la statue exécutée en marbre, on pouvait défigurer un chef-d’œuvre ou faire une grande chose d’une mauvaise. Le plâtre est le manuscrit, le marbre est le livre »[1].

Même quand il se fait art, le plâtre conserve sa mauvaise réputation car produit moulé et non taillé qui n’atteint pas le statut du marbre ou du bronze. Pour Goethe (1749-1822), « le plâtre, au contraire, paraît toujours crayeux et mort. Et c’est pourtant un grand plaisir d’entrer chez un mouleur, où l’on voit les beaux membres des statues sortir un à un du moule, si bien qu’on découvre dans les formes des aspects nouveaux »[2]. Zola, encore lui, détaille l’atelier du sculpteur Mahoudeau encombré de statues, « plâtres faits avec passion […] rangés en une file lugubre d’infirmes, plusieurs déjà cassés, […] tous encrassés de poussière, […] « misérables nudités […] tombées ensuite à une horreur grotesque de choses mortes »[3].

Rodin et d’autres ont donné toute sa valeur au plâtre en en faisant le matériau premier de leur œuvre. La création du musée d’Orsay en 1986 a permis de redécouvrir et d’exposer les « plâtres originaux » des artistes.

Les premiers industriels savent fabriquer différents types de plâtre et proposer à la vente : plâtre en pierre ou en poudre, plâtre cuit ou cru, plâtre gros ou fin, plâtre de construction ou de moulage, plâtre industriel ou artistique, plâtre à bâtir, à mouler ou à engrais, albâtre, blanc minéral, sulfate de chaux, voire plâtre blanc, plâtre gris et même plâtre rouge. Les meilleurs plâtres sont distingués dans les expositions internationales ou universelles.

Associés à une concentration économique et industrielle, les progrès techniques et scientifiques aboutissent à la mise au point des fours rotatifs au début des années 1920 et à la nécessaire formulation des différents plâtres. Cette normalisation des produits conduit les principaux fabricants à ne plus commercialiser les plâtres sous leur seul nom, mais sous des noms de marques qui, dans les mots et les images, renvoient à la blancheur et à la rareté de la matière.

Ces nouvelles marques répondent à des critères géographiques comme par exemple « La Vauclusienne » des établissements Gaubet, « La Provençale » chez Poutet à Roquevaire (Bouches-du-Rhône), « La Parisienne » de la Société des Plâtrières du Vaucluse, « Lutèce » de Lambert Frères & Cie, « Montmartre » et « Paris » de Poliet & Chausson.  

Les marques renvoient aussi à la blancheur du plâtre : « Le Goéland » chez Gaubet, « L’Eléphant blanc » et « L’Ours Blanc » de la Société des Gypses et Plâtres de France, « Cygne » chez Poliet & Chausson qui utilise également un logo représentant la blanche basilique du Sacré-Cœur pour son plâtre « Montmartre », ou encore « Blanca » chez la SAMC (Société Anonyme de Matériel de Construction).

Les appellations évoquent également le luxe, le prestige et la rareté que représente le plâtre blanc : « Trianon » chez Poliet & Chausson, « Prestia » des Plâtres Lafarge repris actuellement par Siniat ; et plus prosaïquement, l’usage qu’on fait du plâtre : « Moulor » ou « Mouledur » chez Poliet & Chausson, « Molda » chez Lambert encore développé aujourd’hui par Placoplatre.

Nous ne saurions oublier que cette richesse est le fruit du dur labeur des travailleurs du plâtre, maculés de blanc, qu’ils soient carriers, ouvriers d’usine ou praticiens dont François Cavanna s’est fait l’écho : « Un plâtrier, mais alors un qui ne fait que le plâtre, un tâcheron payé au mètre carré, ça ne vit pas très vieux. C’est un boulot où il faut se remuer, une course contre la montre entre le bonhomme aux yeux plus grands que le ventre qui remplit toujours trop son auge afin de couvrir une plus grande surface d’un seul coup »[4].

Le « plâtre de Paris » a acquis une réputation internationale et même inter-planétaire. En effet, le 24 décembre 1968, l’astronaute américain Jim Lovell est le premier homme à survoler la lune et à en découvrir la face cachée à la Terre. La fusée Saturn V, au cours de la mission Apollo VIII, s’approche au plus près de la surface lunaire, à 111 kilomètres, et esquisse une ellipse autour de l’astre mort qu’elle va décrire par dix fois. A 9 heures 59, temps universel, alors que la Nasa lui demande ses premières impressions, Lovell s’écrie alors, devant 1 milliard de téléspectateurs : « The moon is essentially gray, no color ; looks like plaster of Paris or sort of a grayish beach sand » (« La Lune est essentiellement grise, sans couleur ; ressemble au plâtre de Paris, ou à une espèce de sable de plage grisonnant »). On remarquera que pour l’Américain, le plâtre n’est pas blanc.


[1] Claude Vignon (1832-1888) citée in Balzac, La Cousine Bette, 1846-1847.

[2] Johann Wolfgang von Goethe, Voyage en Italie, chronique du 25 décembre 1786.

[3] Emile Zola, L’œuvre, 1886.

[4] François Cavanna, Les Ritals, 1978.

V. Conclusion : Le plâtre, une ressource précieuse

Aujourd’hui encore, le gypse est un matériau naturel indispensable à l’économie de la construction et du bâtiment. L’industrie française du plâtre produit 95 % des ressources du pays. Une quinzaine de carrières sont exploitées en France par trois sociétés : Placoplatre (Groupe Saint-Gobain), Siniat (Groupe Etex) et Knauf, qui produisent 5 millions de tonnes par an. Les gisements sont présents dans trois grandes zones : Sud-Ouest, Sud-Est et Bassin parisien.

Cependant, le gypse est de plus en plus précieux car les réserves françaises ont au mieux un siècle d’existence. Aussi, les professionnels du plâtre ont engagé une véritable économie du recyclage du plâtre. La France ambitionne de recycler 250.000 tonnes de déchets de construction à base de plâtre à l’horizon 2020. Sinon, de nouveaux gisements seront à conquérir ailleurs. Les réserves mondiales sont estimées à 1 milliard de tonnes.

Dans la Java du Diable, Charles Trenet chantait « L’or se vendit au prix du plâtre »[1]. N’est-il pas à craindre alors que dans l’avenir le plâtre se vende au prix de l’or.

(1).Charles Trenet. La Java du Diable . 1955

Bibliographie

=  G. Barthe (dir.) 2005 Le plâtre. L’art et la matière, Paris, Créaphis, 381 p.

=  S. Da Conceicao (dir.) 2005 Gypseries. Gipiers des villes, gipiers des champs, Paris, Créaphis, 208 p.

=  V. Farion 2019 Placoplatre et autres histoires industrielles, Paris, Anabole, 194 p.

= J. Hantraye 2016 Essuyer les plâtres, in La Lettre Blanche, n° 52, Cormeilles-en-Parisis, Musée du Plâtre, pp.4 et 5.

=  F. de Mély 1902 Les lapidaires de l’Antiquité au Moyen Age, tome III, Paris, Ernest Leroux

=  M. Nadaud 1895 Léonard, maçon de la Creuse, réédition 1998, Clermont-Ferrand, Ed.De Borée, 1998.

= B. Sainte-Maure 1904 Le Roman de Troie, publié d’après tous les manuscrits connus par Léopold Constans, tome 2, Paris, Firmin-Didot, 398 p., vers 14919 à 14925, p. 392.

=  F. Torrès et F. Emeric 1999 Lafarge Plâtres. Histoires pour l’avenir, Paris, Jean-Pierre de Monza, 280 p.